Lettre à un écrivain emprisonné

Que la paix soit sur vous cher Zuhair Kutbi.

Que la paix soit sur votre esprit et votre corps. Cet esprit et ce corps que la prison, le harcèlement, l’intimidation et l’acharnement tentent chaque jour et chaque instant de faire taire, de faire courber, d’effriter et de détruire. Cet esprit et ce corps qui résistent à l’injustice et à l’arbitraire.

Cher Zuhair Kutbi, vous ne me connaissez pas et je ne vous connais pas. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais en lisant sur vous, j’ai eu l’impression de lire une histoire que je connais tellement bien. Une histoire avec laquelle j’ai grandie et que j’ai maintes fois entendue dire et redire. Une histoire ou peut-être même une berceuse qu’on chante aux petits mais qui fait peur aux grands. Ceux qui oublient qu’ils étaient un jour petits. C’est l’histoire d’un homme qui réfléchit, un homme qui pense, un homme qui lutte pour un monde meilleur pour les siens et pour les autres. Un homme qui se veut une voix de raison dans un monde déboussolé. Un homme qui a choisit l’écriture comme arme contre l’obscurité, contre la corruption, contre l’oppression.

Un homme qui n’utilise pas des bombes ou des grenades pour tuer, pour mutiler ou pour décimer ses ennemis mais un homme qui choisit des mots, de la prose et des phrases pour convaincre, partager, illuminer et rêver. Un homme qui a été injustement arrêté et emprisonné. Un homme soustrait à sa famille et éloigné de ses amis. Pourquoi? Parce que vous avez osé réfléchir dans un monde où on ne réfléchit plus. Parce que vous avez osé critiquer dans un monde où on ne critique plus. Parce que vous avez simplement aimé votre peuple dans un monde où on n’aime plus.

Cher Zuhair, je vous admire pour votre courage et pour votre témérité. Je vous admire pour avoir parlé alors que des milliers comme vous ont choisi de se taire et plutôt plaire. Je vous admire parce que vous aurez pu avoir la vie facile et devenir un « écrivain perroquet ». Oui, un écrivain qui répète ce que les Maitre veulent entendre, un écrivain qui avant même de rédiger une phrase, pense au préalable au bonbon qui lui serait offert par les Maitres. Voilà tout simplement ce que c’est un « écrivain perroquet ». Ce genre si répandu et qui ne pense qu’au bonbon qui est le plus souvent enrobé de sucre mais dans lequel se trouve un poison dangereux. Un poison qui tue à petit feu, un poison qui nous efface la voix graduellement et nous confisque la raison. Un poison qui après un certain temps, nous rend aveugle, sourd et muet. Un poison qui nous fait perdre notre capacité de discernement.

Cher Zuhair, merci de résister. Ne vous sentez pas seul dans votre prison. Il y a des écrivains comme vous qui chaque jour, pensent à vous et vous parlent de loin. Il suffit de tendre l’oreille vers le loin. Loin, du pays des ours polaire et des phoques, du pays de la foret boréal et de la toundra. Pour ces écrivains, vous donnez le courage, pour ces écrivains vous redonner l’espoir, pour ces écrivains vous offrez un des plus beaux cadeaux. Le cadeau qui consiste à trouver un but pour son écriture, un but à l’amour, un but à la vie!

Chez Zuhair, votre lutte et votre résistance nous aide aussi dans nos propres luttes. Surtout ne vous sentez pas seul. Nous pensons à vous, nous nous inspirons de vous, vous êtes un « écrivain phare ». Celui qui nous éclaire le chemin, celui qui se tient fort et debout, celui qui ne baisse pas l’échine pendant la tempête, celui par qui le changement arriverait.

Ce changement dont vous rêvez et dont on rêve tous, viendra un jour, j’en suis sure. Ma certitude, je la puise de notre humanité commune, de nos luttes communes et de nos espoirs communs. Il y a quelques années, un homme que je n’ai pas connu, mais qui a vécu dans le même pays que le mien. Un homme qui comme vous vient du désert. Le désert qui créé des hommes forts et résilients. Ce désert chaud le jour et froid le soir, c’est le lieu des rencontres, c’est le lieu des contraste, c’est le lieu de la vie et de la mort. Cet homme là, dont je vous parle a lui aussi été un incompris, un homme avant son temps, un homme de mots, un homme de rêve. Il avait dit :

Lorsqu’un jour le peuple veut vivre,
Force est pour le Destin, de répondre,
Force est pour les ténèbres de se dissiper,
Force est pour les chaînes de se briser.
Avec fracas, le vent souffle dans les ravins,
au sommet des montagnes et sous les arbres
disant :
“Lorsque je tends vers un but,
je me fais porter par l’espoir
et oublie toute prudence ;
Je n’évite pas les chemins escarpés
et n’appréhende pas la chute
dans un feu brûlant.
Qui n’aime pas gravir la montagne,
vivra éternellement au fond des vallées”.

Je sens bouillonner dans mon cœur
Le sang de la jeunesse
Des vents nouveaux se lèvent en moi
Je me mets à écouter leur chant
A écouter le tonnerre qui gronde
La pluie qui tombe et la symphonie des vents.
Et lorsque je demande à la Terre :
“Mère, détestes-tu les hommes ?”
Elle me répond :
“Je bénis les ambitieux
et ceux qui aiment affronter les dangers.
Je maudis ceux qui ne s’adaptent pas
aux aléas du temps et se contentent de mener
une vie morne, comme les pierres.
Le monde est vivant.
Il aime la vie et méprise les morts,
aussi fameux qu’ils soient.
Le ciel ne garde pas, en son sein,
Les oiseaux morts
et les abeilles ne butinent pas
les fleurs fanées.
N’eût été ma tendresse maternelle,
les tombeaux n’auraient pas gardé leurs morts”.

Aboulkacem Chebbi

Et c’est par ces mots que j’aimerai terminer ma lettre à vous cher Zuhair. Je vous laisse sur ces notes qui vous connaissez certainement mais que j’ai tellement voulu partager avec vous. Pour vous expliquer la raison de mon espoir et pour ouvrir une brèche dans votre cellule et laisser pénétrer la lumière. Cette lumière que malheureusement vos geôliers ne sauraient voir mais que seulement, vous, moi et tous pleins d’autres pourrions distinguer. C’est cette lumière qui éclairera nos chemins vers la liberté.

Que la paix soit sur vous.

Dr. Zuhair Kutbi est emprisonné, interdit d’écriture, en Arabie Saoudite pour avoir critiqué le régime et suggéré qu’il devrait y avoir une monarchie constitutionnelle. Cette lettre a été lu lors d’un évènement au Salon du livre de Trois-Rivières, Livre Comme l’Air, en collaboration avec Amnistie Internationale.

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