Une place dans le cercle

Le mois de décembre passé je suis allée visiter Tunis, ma ville natale. Depuis quelques années, j’y vais tous les deux ans. C’est peut-être la vieillesse qui pointe à l’horizon et qui me rend nostalgique. Nostalgique des odeurs de mon enfance, des couleurs du ciel de l’été à la tombée du soir, après les journées de chaleur torride que je passais dans ma chambre en train de lire, presque collée au mur à la recherche, en vain, de fraicheur. Nostalgique aussi des amitiés que le passage du temps a graduellement effritées pour presque effacer. À chaque visite je regarde les photos que j’ai conservées. Comme si j’allais découvrir quelque chose de nouveau. Et pourtant je les connaissais par cœur. Les photos d’anniversaire où chaque enfant arbore un sourire, prend une pose particulière pour se distinguer. Celles de mariages, avec les robes blanches et longues, les cheveux coiffés pour l’occasion, le regard blasé, des ballons flétris qui trainent par terre. Mais la photo dont je me souviens le plus c’est celle que ma mère a prise à la veille des vacances d’été dans la cour de mon école primaire.

Me voilà avec trois autres filles. Quatre fillettes qui se ressemblent. Non pas physiquement, mais par leurs traits réguliers, les cheveux coupés à la garçonne ou tirés à l’arrière, des petites robes bien propres. Nous dégagions l’odeur de la classe moyenne, nous en exhumions le parfum caractéristique avec un sourire poli et un regard innocent. Les mêmes couleurs, les mêmes rêves, tous peints du même pinceau. C’est justement cette photo qui me revient à l’esprit quand je suis amenée à parler du Canada. Des petites filles de six ans dans une cour d’école et qui s’arrêtent le temps d’une photo.

Je suis arrivée à Montréal pour la première fois au mois de mars 1991. Ce fut pour moi une sorte de voyage initiatique de Tunis à Montréal après une escale de quelques heures à Amsterdam. Traverser l’Atlantique par les cieux. Tout est à la fois grand et petit. Le vaste ciel, les nuages à perte de vue et les terres qui paraissent comme des formes géométriques tirées d’un manuel scolaire. Montréal vue du ciel paraît si bien ordonné, des blocs d’immeubles, quadrillés è à l’horizontale et à la verticale par des rues et des boulevards. Rien à voir avec les cercles concentriques et les labyrinthes que j’aperçois de mon hublot en atterrissant à Tunis. L’ordre et la symétrie sont beaux à voir. Mais ça me faisait peur aussi. Quand on a grandi dans le chaos, on ne peut qu’être fasciné par l’ordre. Mais au bout de la fascination, il y a la peur. La peur de ce que cet ordre peut nous cacher.

C’était ma première rencontre avec des gens qui ne me ressemblent pas. Bien sûr qu’il y avait les livres et la télévisions. J’ai grandi avec les deux. Ils étaient mes guides du monde extérieur. Comprendre les autres. Comprendre ceux qui ne parlaient pas la même langue que moi et ceux qui ne me ressemblaient pas. Mais ce n’était pas suffisant. Rien ne peut remplacer le contact humain, le témoignage des yeux. Voir les rues de Montréal pour la première fois, c’est un peu comme traverser la manche à la nage. Les voitures qui arrivent par vagues successives, les feux de circulation qui commencent déjà à clignoter à peine qu’on a commencé à traverser la rue. Le plus souvent, je finissais presque en courant de peur d’être happée par la prochaine vague. Pas de marchands ambulants qui déballent leurs bric-à-brac, pas de policiers qui les guettent au bout de la rue pour leur faire un contrôle d’identité, et peut-être alors leur confisquer leur pacotille en fourrant le tout dans l’arrière d’un camion.

Quand je marchais dans les rues de Montréal, je passais inaperçue. Une étrangère parmi tant d’autres. En 1991, je faisais partie de ce 16% des Canadiens qui sont nés à l’étranger, aujourd’hui, il y en a encore plus et de toutes les couleurs : plus de 20%. C’est surtout ce mélange de cultures qui décrierait ma nouvelle vie au Canada.

En Tunisie, pendant les vingt ans que j’y ai vécu, j’ai rarement rencontré des personnes d’une autre culture ou d’une autre religion, à part bien sûr les touristes qui remplissaient les souks et à qui les « locaux » vantaient les attraits de leurs marchandises : un tapis pure laine, un plat décoratif en cuivre, une lanterne scintillante. Ces touristes étaient pour moi d’une classe à part. Un peu comme des objets exposés dans une musée. On regarde mais on ne touche pas.

Mais au Canada, les gens qu’on prendrait pour des touristes à Tunis, c’étaient mes concitoyens. J’allais à l’université avec eux. Je m’asseyais à leur côté, ils étaient caissiers au supermarché et certains étaient même mes professeurs. En Tunisie, les gens pensaient un peu qu’ils étaient le centre du monde, qu’ils avaient la meilleure nourriture au monde, bien avant de l’avènement de la diète méditerranéenne; qu’ils avaient les meilleures plages au monde même si celles-ci étaient remplies de baigneurs et de pelures de pastèques et, bien sûr, la meilleure équipe de foot au monde sans avoir une fois gagnée la coupe du monde. C’est un peu ce sentiment un peu villageois et provincial, qui fait que les gens s’aiment et se détestent à la fois et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, sinon de leurs frontières. J’ai grandi là-dedans. Avec des blagues sur les voisins libyens et algériens, un sentiment de supériorité éphémère pour oublier l’oppression.

J’ai rencontré une personne d’origine libyenne pour la première fois à Montréal. Tout d’abord, les mauvaises blagues me sont remontées à l’esprit mais tout de suite après je me suis rendu compte de la bêtise et la petitesse dans laquelle je me suis confinée pendant toutes ces années.
Car cette personne était l’amie d’une amie. Elle parlait français, elle entamait une maitrise en biologie et venait détruire en quelques minutes tous les stéréotypes que j’avais accumulés dans ma tête pendant des années.

Le quartier dans lequel j’ai vécu à Montréal, s’appelle Côte-des-Neiges. C’est l’un des quartiers les plus multiethnique du Québec sinon du Canada. Mais il n’y a pas d’ethnie ou de culture qui l’emporte sur une autre. Ce n’est pas non plus un ghetto où des gens s’entassent dans la misère ou la pauvreté. C’est un quartier dynamique, rempli de couleurs et de saveurs, dans lequel j’avais facilement accès au transport en commun et à l’université. J’allais à pied à l’École des Hautes Études Commerciales où je poursuivais mes études. Je pouvais aussi faire mes courses dans la multitude de commerces qui bordaient la rue principale qui porte le même nom que le quartier. Librairies, pâtisseries, marchands de fruit et de légumes, se côtoyaient en offrant des produits provenant du monde entier.

A chaque fois, que je passais par l’école du quartier, j’avais l’impression de passer par une mini-délégation onusienne. Rien à voir avec la photo avec mes amies dans ma cour d’école.
Les mêmes couleurs et les mêmes visages. Et pourtant la même ambiance bon enfant y régnait : les cris des enfants qui jouaient, les enseignants qui surveillaient de loin et les passants qui regardaient en souriant.

Même quand j’ai déménagé quelques années plus tard pour m’installer avec ma famille à Ottawa, la capitale du Canada, j’ai vécu une expérience tout à fait semblable. Le quartier Bayshore n’était pas aussi urbain que Côte-des-Neiges, mais tout aussi multiethnique. C’est un peu la banlieue où des personnes de différentes origines habitaient dans un même complexe résidentiel.

A l’époque, j’amenais tous les après-midis ma fille d’un an jouer au parc. C’est là où je voyais réellement la mosaïque du quartier : les petits canadiens de souche dans le carré de sable en train de jouer avec les petits chinois, que les grands-parents surveillaient du coin de l’œil tout en continuant leur conversation animée en mandarin. Il y avait aussi les garçons sikhs dont on essayait de faire pousser les cheveux enroulés en chignon dans un petit foulard de couleur vive. Les grands- parents jouent un rôle important dans ses communautés qui sont arrivés au Canada par vagues successives au grès des guerres qui se passaient ailleurs, des situations géopolitiques de certaines régions et des crises économiques.

Règle générale, les hommes arrivaient en premier, suivis par leurs épouses, puis les grands-parents, grâce au programme de réunification familiale. Ces grands-parents étaient un peu le point d’attache de ces communautés dans ce nouveau pays qui deviendraient ultérieurement les meilleurs « baby-sitters » de la famille.

Quand ma fille avait quatre ans, elle est entrée à l’école du quartier. C’est alors que j’ai pu voir de près cette diversité culturelle. J’allais une fois par semaine lire des livres aux enfants. Les enfants arrivaient avec des bagages différents. Ceux qui ont fui la guerre comme les somaliens et ceux qui ont été expulsés d’un pays qu’ils ont fait le leur mais qui les trouvait tout d’un coup encombrants, comme les palestiniens qui vivaient au Kuwait chassés du jour au lendemain. Il y avait ceux qui ont pu transférer leur fortune d’un compte bancaire à un autre mais aussi ceux qui malheureusement n’ont eu le temps de rien prendre, même pas une photo d’enfance. Je lisais des histoires à ces enfants qui, dépendamment de leur niveau de scolarisation, m’écoutaient les yeux avides et les oreilles remplies de cette nouvelle langue qui s’ajoutait à leur monde. Je ne comprendrais jamais leur monde. Quand j’avais leur âge, mon monde était simple, monochrome et dans un sens, prévisible. Le leur était tout autre. Un déracinement parfois involontaire, de nouveaux visages, et surtout de nouveaux rêves, multicolores.

Mais le Canada n’a pas toujours été celui que je décris, un endroit un peu idyllique où plusieurs cultures cohabiteraient dans une ambiance douce et sereine. C’est le défunt père de l’actuel Premier Ministre, Justin Trudeau, qui a introduit cette politique qui s’appelait multiculturalisme. Aujourd’hui, il y a certains qui ne jurent que par cela alors que d’autres n’y voit qu’un spectre qui va déchirer les valeurs traditionnelles européennes et chrétiennes qui ont bâti le Canada depuis sa création en 1867, et même défavoriser le Québec dans sa quête d’une identité nationale distincte.

Et même si cette politique a été mise en place en 1982 et inscrite dans la Charte Canadienne des droits et libertés, elle n’a pas été établie pour des raisons purement innocentes d’amour et de compassion. Si Pierre Elliot Trudeau possédait bien un atout, je dirais qu’il était fin politicien et excellent visionnaire. En fait, il a vite compris que le Canada ne pouvait pas perdurer politiquement si on n’y introduisait pas une politique de diversité culturelle qui garderait les communautés culturelles satisfaites et maintiendrait en quelque sorte la paix « sociale ».

En effet, ce n’est pas un secret que le Canada n’est pas seulement le fait de la colonisation française puis anglaise. Il a été construit par des communautés culturelles différentes issues de l’immigration. Les traces italiennes sont encore visibles dans certains quartiers de Montréal avec les maisons en duplex ou triplex où les propriétaires vont habiter l’appartement du sous-sol et louer le premier et deuxième étage, souvent à de nouveaux immigrants, pour rembourser un prêt hypothécaire. Toronto, une autre ville où les différentes cultures se sont succédé est aussi encore un vestige urbain de ces vagues migratoires : juifs, italiens, grecs, portugais, et polonais, tous y sont passés et tous y ont laissés leur empreinte. Le quartier chinois de cette ville constitue aujourd’hui une attraction touristique pour certains visiteurs avec ses restaurants où les nourritures coréenne, vietnamienne et japonaises se côtoient.

Mais le multiculturalisme n’est pas seulement une succession de mets gastronomiques ou des boutiques de saris indiens ou de marchands de fruits exotiques.

Entre 1885 et 1923, une taxe d’entrée à l’immigration fut imposée aux immigrants chinois, ceux qui ont construit le chemin de fer canadien qui relie l’Océan Atlantique au Pacifique. Ces hommes ont injustement payé pendant des années des sommes importantes pour pouvoir venir s’établir au Canada et pour ramener leurs épouses et fonder une famille. Ce n’est qu’en 2006 que le gouvernement canadien s’est excusé auprès de la communauté chinoise pour le tort qu’il leur a causé.

En 1914, le bateau Komagata Maru est venu accoster sur les côtes canadiennes. A son bord, 376 passagers d’origine indienne, tous venus chercher une vie meilleure au Canada. Mais le bateau a dû rebrousser chemin parce le Canada leur a refusé accès.

Il n’y a pas si longtemps, en 2010, un cargo, le « MV Sun Sea », qui transportait 492 réfugiés tamouls du Sri Lanka fuyant la guerre civile et cherchant un sanctuaire au Canada, a été intercepté par la garde côtière canadienne. Pire, les agents des services frontaliers canadiens sont montés à bord et ont arrêté enfants, femmes et hommes. Certains ont été détenus pendant des mois dans des centres de détention. Vraisemblablement, le multiculturalisme avait des limites.

Toutefois, depuis que je suis établie au Canada, j’ai pu voir à maintes reprises, surtout lors des visites scolaires que j’entreprends lors de certains festivals littéraires, que c’est à l’école que tout se passe.

Lors d’une rencontre avec des lycéens de Vancouver, une ville de la côte ouest du Canada qui compte l’une des plus grosses communautés asiatiques, j’ai pu parler avec des jeunes canadiens qui pour la plupart avaient visiblement des origines asiatiques. Plusieurs d’entre eux rencontraient pour la première fois une écrivaine arabe d’origine nord-africaine. Et pourtant, une fois notre conversation entamée, j’ai vite compris que nous avions des histoires à partager. Pour la plupart le Canada est sans aucun doute le pays natal mais certains restaient attachés à l’histoire d’un grand-père pêcheur d’origine japonaise à qui on a confisqué le bateau de pêche lors de la seconde guerre mondiale ou celle d’un épicier chinois dont on se moquait bien souvent de l’accent. Et pourtant, ces jeunes ont grandi en se voyant parfaitement Canadiens. Ils parlent anglais, parfois même français, ils s’habillent à la mode du jour, mais restent toujours mus par le désir de connaitre leur histoire et surtout de raconter la leur. Ce qui n’est pas toujours facile. Le multiculturalisme n’est pas la carte d’accès magique qui les y conduit automatiquement. Il faut autre chose.

Il y a deux ans, avec la fin de la Commission de vérité et de réconciliation entre le Canada et les premières nations, on a pu assister à l’affranchissement de plusieurs voix autochtones. Ses voix sont importantes car le multiculturalisme n’est pas seulement une mosaïque destinée à « vendre » le Canada au reste du monde. Mais aussi faut-il rappeler que le Canada est le pays qui appartient à des peuples qui ont permis à des « Jacques Cartier » et à des « Samuel de Champlain » de survivre les longs hivers rigoureux en leur faisant découvrir ce vaste pays et en les invitant à leur cercle. Le cercle, symbole si important chez les premières nations comme un lieu où aucune hiérarchie n’existe mais juste des places les unes à côtés des autres avec une parole autour ou bien un silence…

Un grand cercle où de voix diverses se joignent pour chanter ou se taire et contempler le ciel limpide, le fleuve qui coule et le soleil qui brille. C’est justement vers une telle image que j’aimerais voir le Canada se diriger. Un cercle de cultures. Un cercle qui s’élargit et grandit avec le temps.

Je repense encore à cette photo de la petite fille que j’étais dans sa cour d’école. Tous les enfants se ressemblaient. Aucun visage différent, aucune surprise. Rien que la vie qui passe.
Au Canada j’ai découvert la possibilité de voir le monde autrement et de le vivre d’une autre manière. Intense, complexe et surprenante. Je ne pense pas que le multiculturalisme tel que vécu aujourd’hui est parfait. Mais je crois profondément qu’il pourra le devenir un jour. Il faut juste trouver notre voix et notre place dans le cercle.

Une version courte de cet article a été publié au Magazine français, l’Express, Juin, 2018

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